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Mer.05 novembre 201405/11/2014 Dernière édition

Sivens : une vingtaine de plaintes déposées contre les gendarmes

|  Par Louise Fessard et Jade Lindgaard

Une vingtaine de plaintes, liées à des violences supposées de gendarmes, ont été déposées devant la justice depuis le 1er septembre par des opposants au projet. Bien avant la mort de Rémi Fraisse, les occupants de la zone humide ont été soumis à un régime de violence quotidien.

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Sivens, de nos envoyées spéciales.-  Une vingtaine de plaintes ont été déposées devant la justice depuis le 1er septembre par des opposants au projet de barrage de Sivens (Tarn), en lien avec des violences supposées de gendarmes à leur encontre : expulsions sans décision de justice, mise en danger de la vie d’autrui et destruction de biens personnels, tirs de Flashball, tirs tendus de grenades, interpellations violentes, etc.

Sur le lieux de la mort de Rémi Fraisse, le 31 octobre 2014. Sur le lieux de la mort de Rémi Fraisse, le 31 octobre 2014. © LF

Une semaine après la mort de Rémi Fraisse, tué lors d’affrontements avec les forces de l’ordre dans la nuit du 25 au 26 octobre, ces plaintes et les témoignages recueillis vendredi sur place par Mediapart montrent que les occupants de la zone humide du Testet ont été soumis à un régime de violence quotidien, confinant au harcèlement. Alors que le gouvernement rend « les casseurs » responsables des violents heurts du week-end dernier, Mediapart a reconstitué une chronologie différente : deux mois de tension imposée par la préfecture du Tarn et les gendarmes aux habitants de la zone à défendre (ZAD), qui ont culminé en un quasi état de guerre le week-end dernier.

Côté fonctionnaires, les affrontements ont également laissé des traces. Le 28 octobre, le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve a décompté, sans plus de précision, 56 policiers et gendarmes blessés depuis le 1er septembre et 81 procédures judiciaires ouvertes. Parmi les blessés, 41 sont en fait des policiers, pour beaucoup blessés après la mort de Rémi Fraisse lors des manifestations en son hommage, notamment à Albi et Nantes. La direction générale de la police nationale ne donne aucune indication sur la nature et la gravité des blessures.

  • LES PLAINTES

La zone humide du Testet qu’occupent les opposants au barrage dépend de la gendarmerie de Gaillac. La plupart des plaintes visent le comportement des gendarmes mobiles, peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie (PSIG), gendarmes locaux et réservistes, lors de leurs nombreuses interventions sur la ZAD pour expulser des habitations ou permettre le passage d’engins et la poursuite du déboisement.

Les plaintes pour violences par agent dépositaire de l’autorité publique sont les plus nombreuses. Nous avions déjà évoqué le cas d’Elsa Moulin dont la main a été grièvement blessée par une grenade jetée par un gendarme dans la caravane où elle s’était réfugiée, le 7 octobre 2014, avec trois autres militants. Opérée en urgence à Albi, la jeune femme de 25 ans, éducatrice spécialisée, a eu un arrêt de travail jusqu’au 21 novembre. Elle a déposé plainte le 30 octobre pour « violences volontaires ayant entraîné une infirmité permanente avec arme » devant le doyen des juges d’instruction du pôle criminel de Toulouse. Le matin même, lors de l’évacuation de la maison des druides, Elsa Moulin dit avoir été menacée par un Flashball « pointé sur elle à 1,50 m de distance ».

Quatre plaintes concernent directement des blessures causées par des tirs de lanceurs de balle de défense, qui semblent avoir été très fréquemment utilisés par les gendarmes sur la ZAD. Selon Me Claire Dujardin, qui défend les anti-barrage depuis début 2014, le blessé le plus grave est un jeune homme, touché par un tir le 10 septembre 2014. « Il a eu 45 jours d’ITT (incapacité temporaire totale – Ndlr), explique l’avocate toulousaine. Il dit s’être simplement rapproché des gendarmes mobiles un matin, pour voir ce qui avait été coupé, et avoir été visé alors qu’il n’était qu’à quelques mètres d’eux»

Photo de la main d'un militant qui dit avoir été touché par un tir de Flashball le 10 spetembre 2014.Photo de la main d'un militant qui dit avoir été touché par un tir de Flashball le 10 spetembre 2014.

Le 9 septembre, A.M., 19 ans, qui participe à un barrage monté par les opposants au chantier, est blessé au sternum (zéro jour d’ITT). « Nous étions une centaine d’opposants,indique le jeune homme dans sa plainte. Une pierre a touché un CRS au niveau du casque et il a levé son arme sans réfléchir et a tiré sur moi. Il m’a bien regardé avant de tirer au Flashball : j’étais clairement visé et il m’a touché au milieu de la poitrine. (…) Suite au choc, je suis tombé au sol et j’ai crié de douleur. (…) J’ai alors recraché du sang. »  Sa plainte est enregistrée au commissariat d’Albi. Dans la case « nature du lieu », le brigadier de police indique « forêt de Sivens », avant de classer les faits dans la case « violences urbaines »… 

Le 3 septembre, c’est un travailleur social de 24 ans, faisant partie des clowns activistes, qui dit avoir été blessé à la main par un tir de Flashball, près du lieu dit La Bouilllonnante, alors qu’il revenait déjeuner. Lors de son dépôt de plainte à la brigade de Lisle-sur-Tarn, il présente une brûlure à la main ainsi qu’un hématome du nez, avec zéro jour d’ITT, selon un certificat médical. La veille, il dit s’être pris un coup de casque sur le nez par un gendarme alors qu’il discutait et fumait dans la forêt avec trois amis clowns.

Dans plusieurs cas, les militants se heurtent à des refus purs et simples de prise de plainte, classée en simple main courante. « L’officier de police judiciaire de Valence a refusé de prendre ma plainte », écrit par exemple S.T. au procureur d’Albi, le 11 septembre. Photos à l’appui, il se plaint d’avoir reçu un tir de Flashball à l’épaule droite ainsi qu’un tir tendu de grenade lacrymogène dans les côtes, qui lui ont occasionné 4 jours d’ITT.

Un projectile de Flashball et un projectile de LBD 40 photographiés par un militant.Un projectile de Flashball et un projectile de LBD 40 photographiés par un militant.

Le 8 septembre, Me Claire Dujardin saisit le procureur d’Albi au nom des militants après une répression particulièrement marquante. Ce jour-là, lors d’une importante mobilisation, cinq personnes avaient décidé de s’enfouir dans la terre pour s’opposer au chantier, en laissant dépasser uniquement leur tête. « Alors que les journalistes venaient de quitter les lieux, les forces mobiles ont envoyé des gaz lacrymogènes en direction des cinq personnes ainsi que de tirs de Flashball », décrit l’avocate toulousaine. Lors de cette charge, une étudiante colombienne, enceinte, qui faisait partie des enterrés, a perdu connaissance et a du être évacuée en état de choc au CHU d’Albi. Une simple entorse a été diagnostiquée.

Pour assurer le déroulement du chantier, les gendarmes ne semblent pas hésiter à employer la manière forte, même face à des personnes âgées. Le 15 sepembre, lors d’un sitting pour protéger quelques arbres encore debout, M. S., un homme de 64 ans, raconte avoir vu débouler « un trio de fous furieux en hurlant : “Tu vas fermer ta gueule, vieux con, ou on t’explose” », puis avoir violemment été interpellé, frappé à coup de matraque et menotté, face contre terre, « une ranger m’appuyant la tête sur la terre battue ». Le tout avant d’être relâché à pied en bordure d’une départementale après un simple contrôle d’identité. Certificat médical à l’appui, G. L., un homme de 69 ans, fait lui aussi état de nombreuses ecchymoses sur tout le corps, suite à des « coups donnés avec une matraque par des gendarmes » le 1er septembre 2014.

Venue soutenir pendant deux jours les anti-barrage, A. B. est elle repartie en état de choc et avec 4 jours d’ITT – « pleurs, tremblements et insomnie », note le médecin. Dans sa plainte au procureur d’Albi, elle affirme avoir été agressée le 29 septembre 2014 par des gendarmes mobiles alors qu’elle bloquait l’arrivée d’engins de chantier, assise en travers d’un chemin avec d’autres militants. Elle indique avoir été insultée – « Lève-toi, connasse » –, traînée par les cheveux, puis « projetée au sol contre le bitume » par un gendarme mobile. Dans l’affaire, son sac à dos, qui contenait tous ses papiers d’identité, les clefs de sa voiture et de sa maison ainsi que sa carte bleue, a été détruit.

Plusieurs plaintes accusent les gendarmes d’avoir délogé des militants qui avaient escaladé des arbres pour s’opposer à leur abattage, sans se soucier de leur sécurité. O. R., un militant installé avec d’autres dans un filet accroché à une dizaine de mètres au-dessus du sol, écrit ainsi que, le 10 septembre, les gendarmes, montés dans une nacelle, « ont carrément coupé les liens qui retenaient le filet aux arbres (…) pendant qu’un gendarme nous visait au Flashball ». Le lendemain, alors que le même militant s’est installé en haut d’un arbre, « à environ douze mèrtres de haut », les gendarmes auraient « tronçonné les branches basses de l’arbre, en poussant le tronc avec la nacelle, (…) risquant consciemment de me faire tomber ».  

Dans une lettre du 11 septembre, leur avocate, Me Claire Dujardin, alerte le procureur de la République d’Albi sur la situation de quatre personnes perchées depuis plusieurs jours « à 18 mètres du sol » et risquant de chuter. Les gendarmes mobiles ont en effet élagué toutes les branches avant de quitter les lieux. Lors d’une nouvelle intervention, le 16 septembre, un autre grimpeur, S. H., dépose plainte pour avoir reçu d'un gendarme « un coup de pied au visage », alors qu’il était perché dans un chêne, à quinze mètres de hauteur. Les plaintes décrivent des déboisements effectués dans la plus grande confusion, un arbre tombant par exemple « à quelques mètres des opposants », le 3 septembre.

Certaines plaintes témoignent de violences beaucoup plus légères, qui relèvent de l’humiliation. Une militante écrit ainsi avoir été saisie par le col, jetée à terre avec son vélo puis « traînée » sur la chaussée par un CRS, le 5 septembre, à la sortie de Gaillac. Un certificat médial atteste d’important hématomes sans prescrire d'ITT.

Vidéo réalisé par un militant montrant l'attitude des gendarmes lors de l'évacuation de plusieurs parcelles le 7 octobre 2014.

Mi-septembre, des voisins de la ZAD, excédés, semblent également avoir monté de véritables chasses aux zadistes, armés de barre de fer et de battes de base-ball. Lors de l’ouverture de la saison de la chasse, une page Facebook apparaît : « Dimanche la chasse est ouverte : pour un zadiste tué, une cartouche offerte. » Entendus par la gendarmerie de Lisle-sur-Tarn, deux militants s’étonnent du comportement des gendarmes après une opération de représailles menée dans la nuit du 12 au 13 septembre par des agriculteurs voisins, armés de battes de base-ball. Ces derniers accusaient les zadistes d’avoir ouvert la porte de la volière de leurs faisans.

Les deux hommes, saisonnier et menuisier, décrivent un véritable guet-apens monté en pleine nuit, alors qu’ils repartaient en voiture de la ZAD vers le village voisin de Gaillac : vitres brisées, coups de battes sur le visage et le corps, insultes. Le conducteur a eu trois jours d’ITT. Appelés par les « agresseurs » eux-mêmes pour un prétendu « accident de la route », les gendarmes débarquent rapidement. « Je cherchais leur protection, explique l’un des conducteurs dans sa plainte prise à la gendarmerie de Lisle-sur-Tarn. Les gendarmes ont dit: “C’est bien fait pour vous”. » Les deux hommes indiquent que les gendarmes ont contrôlé leur identité mais pas celle de leurs « agresseurs », « ce qui nous étonne ». « Ensuite, les forces de l’ordre nous répètent un discours quasi similaire à celui entendu précédemment par nos agresseurs », expose le menuisier dans sa plainte. À leur départ, « les autres protagonistes restent, eux, sur le bord de la route avec les gendarmes ».

Côté gendarmes, fin août, deux militaires ont été blessés aux genoux par des jets de pierres, lors d’une intervention contre des barricades montées par les opposants pour empêcher le début des travaux sur la « retenue environnementale », comme les enquêteurs l’appellent dans leurs procès-verbal. Les gendarmes ont photographié des cocktails Molotov, des bouteilles d’acide chlorhydrique, des jerricanes d’essence ainsi qu‘une bouteille de gaz « dissimulée dans une barricade ». Pour les gendarmes de Gaillac chargés de l’enquête sur l’agression subie par leurs collègues, « l’action exercée par les manifestants n’a visiblement qu’un but : blesser les forces de l’ordre ». « En effet, les opposants ne se sont pas contentés de retarder l’action des forces de l’ordre mais ont tendu de véritables pièges », écrivent-ils dans leur rapport du 27 août. Ils décrivent des obstacles « tels que fils de fer, troncs d’arbre et branchages, palettes en bois, pneumatique, divers objets métalliques et tranchants, panneaux de signalisation routière ».

Mais les trois jeunes militants, placés en garde à vue pour participation à un attroupement armé et violences sur des gendarmes, ont été relaxés en comparution immédiate, le 29 août 2014, pour insuffisance de preuves. Un adjudant du PSIG a été sérieusement blessé à la main le 15 septembre lors d’une interpellation (45 jours d’ITT). Deux zadistes, accusés de lui avoir porté un violent coup de pied ainsi qu’à un autre gendarme, ont été condamnés en comparution immédiate, le 17 septembre, à deux mois et quatre mois de prison avec sursis, plus un mois pour l’un d’eux pour refus de prélèvement ADN. Les deux militants ont fait appel.

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Ce reportage s'est déroulé les 30 et 31 octobre à Toulouse, Albi et Lisle-sur-Tarn. Presque toutes les personnes interrogées sur la ZAD du Testet apparaissent dans cet article sous un nom d'emprunt. Contactée vendredi matin, la gendarmerie nationale n'avait pas les éléments pour nous répondre vendredi soir. Nous avons également contacté vendredi matin les parquets d'Albi et de Toulouse pour savoir quelles suites avaient été données aux plaintes, sans réponse pour l'instant.