Revue du crieur #3

La «Revue du crieur» #3 est bientôt disponible

Consacré aux idées et à la culture, le 3ème numéro de la Revue du crieur édité par Mediapart et La Découverte sera disponible à partir du 3 mars.

DÉCOUVREZ-LE
Mediapart mer. 2 mars 2016 2/3/2016 Dernière édition

Hollande et Valls, deux stratégies mais une seule politique

24 février 2016 | Par Lénaïg Bredoux et Mathieu Magnaudeix

Les tensions s'accumulent au plus haut sommet de l'État à 14 mois de la présidentielle. Même un banal entretien de la ministre du travail devient l'objet de frictions entre l'Élysée et Matignon. Mais si François Hollande et Manuel Valls divergent parfois sur leur stratégie politique, sur le fond, ils sont encore d'accord.

Sur un sujet aussi délicat que le droit du travail, mieux valait éviter les dissonances. Avant de dévoiler jeudi 18 février dans Les Échos son avant-projet de loi sur le travail, Myriam El Khomri avait envoyé la veille au soir son entretien pour relecture à l’Élysée et à Matignon. Une interview convenue, dans lequel elle ne faisait aucune allusion à un éventuel 49-3, ce vote bloqué qui permet de faire adopter des textes sans que les députés ne se prononcent.

C’est à ce moment-là que tout déraille. L’Élysée valide la première version. Manuel Valls fait rajouter la phrase « nous prendrons nos responsabilités », menace à peine voilée d’un passage en force au Parlement. Retour à l’Élysée : l’expression de Valls est rayée. L’entretien repart à Matignon : la voilà qui réapparaît. Malgré d’ultimes efforts de l’Élysée pour l'éviter, c’est cette version qui paraîtra le lendemain dans Les Échos, allumant dans la majorité un incendie prévisible

L'entretien de Myrial El Khomri dans les Echos, jeudi 18 février L'entretien de Myrial El Khomri dans les Echos, jeudi 18 février

Ensuite, la phase « rétropédalage » est enclenchée : depuis Tahiti, François Hollande n’a pas exclu le recours au 49-3 mais a affirmé que « le mieux » serait quand même de « trouver une majorité ». Lundi 22 février 2016, dans une usine alsacienne, El Khomri, en visite aux côtés de Valls et du ministre de l’économie Emmanuel Macron, a juré qu’un passage en force au Parlement n’est « ni souhaitable, ni nécessaire ». Sur RTL, mardi matin, Manuel Valls s’est montré plus balancé : d’après lui, le 49-3 n’est pas une « question essentielle ». « Il y aura des amendements, des modifications mais nous devons sortir d'un certain nombre de blocages », a-t-il promis, ajoutant qu’il entend conserver l’« ossature du texte ».

Cette discrète bataille pour un bout de phrase pourrait paraître anecdotique. Surtout au regard des enjeux réels d’un projet de loi qui, de l’avis général, reprend une bonne partie des propositions du Medef et fâche tous les syndicats, CFDT compris, au point qu’ils viennent de créer une intersyndicale pour s’y opposer (voir l'article de Mediapart).

François Hollande et Manuel Valls le 15 avril 2014 © Reuters François Hollande et Manuel Valls le 15 avril 2014 © Reuters

Mais cette passe d’armes traduit le climat de tension palpable depuis plusieurs semaines au sein de l’exécutif. Depuis janvier, le premier ministre Manuel Valls a multiplié les provocations (de plus en plus rapprochées) et les signes de nervosité (de plus en plus manifestes). Au point que dans les ministères, beaucoup l’imaginent déjà quitter le bateau gouvernemental, ou en être exclu, avant la fin du quinquennat.

Lors des débats sur la réforme constitutionnelle, le premier ministre est souvent apparu nerveux, lisant ses notes pour ne pas commettre d’impair, menaçant en coulisses des députés tentés de voter contre. Un de ses partisans, le député Christophe Borgel, a même saisi au collet son camarade Richard Ferrand, élu du Finistère, pour l’enjoindre de voter « oui » – ce fut un échec, il fait partie des 83 socialistes qui ont appuyé sur la touche « non ». La semaine dernière, quand la députée PS Sandrine Mazetier a interrogé le premier ministre lors de la réunion du groupe PS au sujet des migrants, celui-ci a foudroyé la vice-présidente de l’Assemblée nationale, pourtant légitimiste : « Je me suis pris une sacrée soufflante ! », raconte-t-elle, éberluée.

À Munich, trois jours à peine après le remaniement, le premier ministre s’en est pris vivement à la politique de la chancelière allemande Angela Merkel d’accueil des réfugiés, savonnant d’emblée la planche à son nouveau ministre des affaires étrangères Jean-Marc Ayrault, germaniste et germanophile, dont Manuel Valls ne souhaitait pas le retour au gouvernement. Quelques semaines plus tôt, le premier ministre avait publiquement critiqué Jean-Louis Bianco à la tête de l’Observatoire de la laïcité, sur un sujet qui clive jusqu’aux membres du gouvernement. Il multiplie les déclarations anxiogènes sur les risques d’attentats – y compris en évoquant voilà plusieurs mois la crainte d’une attaque chimique, malgré la grande prudence des services de renseignement sur ce sujet. De quoi décontenancer toujours plus ministres et députés.

Le remaniement n’a fait que renforcer les spéculations des entourages sur les relations dégradées entre François Hollande et Manuel Valls. Le premier ministre est resté à Matignon, mais ses amis n’en sortent pas renforcés : le secrétaire d’État Jean-Marie Le Guen n’a pas été promu ; les députés Malek Boutih ou Razzy Hammadi ne sont pas entrés et si la secrétaire d’État Pascale Boistard est restée au gouvernement, elle a perdu le portefeuille des droits des femmes.

Entre les deux hommes, la divergence n’est pas sur la ligne. Tous deux sont fondamentalement d’accord : la déchéance de nationalité ou la loi sur le travail le prouvent. Mais ils s’agacent parfois mutuellement. Un député socialiste soupire : « Ils se regardent du coin de l’œil. » Le président a confié à des proches qu’il se fatiguait des coups de menton perpétuels de son premier ministre. Le premier ministre a dit à des amis qu’il était exaspéré des hésitations de son patron et de sa lenteur à trancher. Valls laisse ses proches jurer qu’il sera loyal jusqu’au bout, mais commence à jouer franchement une partition dissonante. La semaine dernière, alors que tout le cabinet était réuni, son conseiller spécial Yves Colmou a prévenu : « Le premier ministre va être amené à se différencier de plus en plus du président. »

Les deux hommes cultivent un rapport à la gauche différent. Le premier reste fidèle à sa volonté de présenter des réformes d’inspiration libérale sans (trop) cliver (et donc sans trop le dire) : il est encore convaincu que la gauche est diverse et que le PS, sans les autres sensibilités, ne peut pas l’emporter seul. Le second, lui, juge ce débat dépassé (trop « XXe siècle ») et n’hésite plus à parler de deux « gauches irréconciliables », convaincu que sa ligne libérale-sécuritaire est majoritaire dans l’opinion.