Mediapart
Jeu.08 mai 201408/05/2014 Édition du matin

« Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ? » : le clavier bien tempéré du racisme

|  Par Emmanuel Burdeau

Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ? fait un carton en salle : cinq millions d'entrées en trois semaines. Christian Clavier et Chantal Lauby y sont un couple de bourgeois cathos gaullistes dont les quatre filles épousent respectivement un Juif, un Arabe musulman, un Chinois et un Noir. Un film dont le seul propos est de dire que la France doit assumer son racisme en plein jour.

Partage

Bande-annonce de « Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu ? »

Même ceux qui ne l’ont pas vu savent que Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? (sorti mercredi 16 avril) narre les déboires de Claude et Marie Verneuil, couple de bourgeois catholiques gaullistes installé à Chinon, dont les quatre filles épousent respectivement Rachid, David, Chao et Charles. Le premier est un Arabe musulman, le deuxième de confession juive, le troisième d’origine chinoise et le quatrième ivoirien. Mais seuls – façon de parler – ceux qui ont vu Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? savent que le film ne raconte pas autre chose, qu’aucun enjeu dramatique de quelconque importance ne vient distraire de l’enjeu principal. Lequel est le racisme. Ou comment Claude et Marie vont progressivement remiser leurs réticences, voire leur dégoût, pour accepter les quatre jeunes hommes au sein de leur famille.

Chauveron, le réalisateur, cite Les Aventures de Rabbi Jacob (1973) au détour d'une réplique, illustre prédécesseur en la matière, vu en son temps par plus de 7 millions de spectateurs. Gérard Oury et Danièle Thompson avaient pourtant pris soin d’envelopper leur vague plaidoyer contre l’antisémitisme et l’intolérance dans une – bien grossière – histoire de terrorisme international et de traque policière autour d’un personnage de patron interprété par Louis de Funès. Rien de cela ici : il n’est question que de racisme, dans Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?, et le suspense organisé autour de la tenue du quatrième mariage, celui de la cadette Laure avec l’Ivoirien Charles, n’est là que pour résumer et exacerber les soucis causés par les trois premiers.

Il ne fait de mystère pour personne que la comédie populaire française est aujourd’hui dans un tel état de délabrement que beaucoup murmurent que l’on ne pourra pas toujours continuer de tourner des bouffonneries qui ne ressemblent à rien, pas même à un téléfilm moyen, pour une vingtaine de millions d’euros dont une moitié passe à rémunérer une brochette de stars indifférentes. Dans un tel contexte, qui fait régulièrement se demander ce qu’ont les comédies américaines que les nôtres n’ont pas, on peut presque entendre pousser un ouf de soulagement transformé en cri de joie, dans Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?

Voilà en effet un film qui semble dire qu’il ne voit vraiment pas pourquoi il faudrait se priver de s’amuser du racisme, et de ne s’amuser que de lui pendant une heure et demie, en un temps où la comédie française ne fait plus rire, et de moins en moins recette. Pourquoi laisserait-on passer une telle aubaine ? Les clichés racistes ont beau reposer sur des particularismes, ils sont aussi une langue que chacun peut comprendre et même parler, un répertoire inépuisable de gags plus ou moins tendres ou vachards. Et le racisme a beau être de tout temps, il traverse aujourd’hui la société française et le discours public d’une manière à la fois spécialement insidieuse et spécialement brutale.

Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? repose sur ce postulat : il n’y a aucune raison de se cacher derrière son petit doigt et d’avoir peur de parler du racisme. Ce n’est pas un film qui dit que la France a raison d’être raciste ; ni un film qui dit que la France devrait tout faire pour ne plus l’être. C’est un film qui dit qu’avant toute chose, il faut que la France assume son racisme en plein jour. S’il peut formuler une telle proposition, c’est que celle-ci, venant d’une comédie, apparaît d’abord comme un énoncé comique, et seulement ensuite comme un énoncé politique digne d'être discuté. Et de fait, ça marche : on est bien obligé de reconnaître que le film de Philippe de Chauveron est supérieur en écriture et en drôlerie à l’ordinaire des comédies françaises actuelles.

Non loin du début, deux des gendres effraient leurs beaux-parents en leur offrant à des fins comiques une auto-caricature que ceux-ci ne comprennent pas : au lieu de rire, Claude et Marie se crispent. Une comédie établit toujours quelque chose comme un partage du comique. En même temps qu’elle cherche à faire rire, elle déclare quels sont les sujets qui, selon elle, sont propres à faire circuler le rire dans la fiction. Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? affirme très vite, par la bouche de ceux-là mêmes dont la suite montrera combien ils en sont victimes, qu’il est bon et sain de rire avec le racisme. Non pas du racisme mais avec le racisme. La preuve, les Chinois et les Arabes sont les premiers à trouver ça marrant !

Partage