Mediapart
Jeu.25 juin 201525/06/2015 Édition du matin

« On ne peut exclure que l’Allemagne ait participé à ces écoutes »

|  Par Mathieu Magnaudeix

Le député vert Konstantin von Notz, de la commission d’enquête sur la NSA au parlement allemand, réclame la transparence sur les cibles écoutées par les services allemands pour le compte de la NSA. Merkel refuse.

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La chancelière allemande Angela Merkel n’a pas commenté, ce mercredi 24 juin, la révélation de l’espionnage par la NSA des chefs d’État français et de leurs proches collaborateurs. Mais en Allemagne, ces informations ont reçu un large écho. Depuis quinze mois, une commission d’enquête, constituée de huit députés, travaille méthodiquement sur les agissements de l’agence américaine de renseignement.

Les documents du lanceur d’alerte Edward Snowden, révélés à partir de l’été 2013, ont en effet prouvé que les services secrets allemands, véritable plaque tournante du renseignement mondial depuis le 11 septembre 2001, collaboraient activement avec la NSA : l’agence américaine disposait notamment sur le sol allemand de plusieurs bases d'interceptions secrètes, dont l'une située sur l’ancienne station d’écoute américaine de Bad Aibling (Bavière).

Devant la commission d’enquête, plusieurs témoins ont assuré ces derniers mois que des cibles françaises de haut rang, mais aussi belges et autrichiennes, avaient été écoutées. L’affaire est très embarrassante pour Angela Merkel, au pouvoir depuis 2005, car les services secrets sont placés sous sa responsabilité directe. Selon la presse, la chancelière a été mise au courant dès 2008 des agissements illégaux de ses services. Le scandale des services allemands n’est pas moins gênant pour son actuel partenaire de coalition, les sociaux-démocrates du SPD, qui gouvernaient lorsque la collaboration active avec la NSA a été mise en place. Depuis des semaines, les députés d’opposition de la commission d’enquête, les élus écologistes et de « Die Linke », demandent que la liste des cibles visées par la NSA, et les 40 000 données récoltées soit mise à la disposition de la commission d’enquête. Pour l’instant, en vain. Entretien avec le député écologiste (Die Grünen) Konstantin von Notz, un des plus actifs au sein de la commission d’enquête.

Êtes-vous surpris par nos révélations ?

Évidemment que nous sommes surpris. Personne ne pensait que l’espionnage de chefs d’État européens par les États-Unis, notre partenaire transatlantique le plus proche, était d’une telle ampleur, d’une telle dimension. Cependant, au cours des mois précédents, la commission d’enquête sur les agissements de la NSA et du BND a eu l’occasion d’entendre des témoins qui ont explicitement dit que des cibles françaises, et en particulier des personnalités officielles, figuraient parmi la liste des cibles à surveiller (les « sélecteurs », en jargon technique) que la NSA adressait aux stations d’interception des services secrets allemands.

Les rapports que Mediapart et Libération, en collaboration avec WikiLeaks, ont publiés, et qui concernent notamment trois chefs d’État français, ont-ils pu être établis grâce à des interceptions effectuées par les services allemands pour le compte de la NSA ?  

On ne peut pas exclure que l’Allemagne ait participé à ces écoutes. Si certaines cibles d’une base comme Bad Aibling [une base des services allemands où sont stationnés des agents de la NSA, ndlr] étaient françaises, des communications « françaises » ont pu être interceptées dans le flot des communications captées par les câbles et les satellites. C’est justement pour éclairer ce point que la commission d’enquête sur les agissements de la NSA et du BND a été créée il y a un an. Notre commission d’enquête réclame justement que les listes de « sélecteurs » lui soient présentées. Mais Angela Merkel et le gouvernement allemand s’y refusent.

Quelles raisons vous sont opposées ?

Officiellement, et comme dans le cas de l’affaire Snowden, le gouvernement craint que cette transparence n'ait des conséquences diplomatiques et n’entraîne des mesures de représailles des États-Unis, son allié le plus précieux. Ce sont d’ailleurs exactement les mêmes raisons que l’on nous a opposées quand nous avons souhaité qu’Edward Snowden témoigne devant notre commission d’enquête, et que le gouvernement a refusé. En réalité, l’ouverture des dossiers risque surtout de prouver la complicité dans cet espionnage de dix années de gouvernement Merkel. Et c’est ce déballage que l’on essaie manifestement d’empêcher.

Les députés français ont adopté ce mercredi la loi sur le renseignement. Y compris certains élus écologistes. Cette loi, qui rend légales des pratiques jusqu’ici illégales, vous étonne-t-elle ?

Loin de moi l’idée d’attribuer des notes à mes collègues écologistes européens ! À mon sens, les véritables promoteurs des lois de surveillance sont quand même les partis politiques qui surfent sur le thème de la sécurité nationale. Et cela vaut aussi pour la France !

Cela dit, la France, comme tous les autres États européens, doit faire attention à ce que la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, notre droit et nos valeurs communes en Europe ne soient pas mis en cause. Je déplore toutes les lois de surveillance qui ciblent des citoyens qui n’ont rien à se reprocher avec des moyens disproportionnés. Il faudra attendre de savoir si cela est conforme au droit. Mais qu’un État républicain se dote de tels moyens pour surveiller les citoyens me dérange profondément.

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