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«Nuit Debout», et maintenant ? En direct de la rédaction, ce soir de 18h à 23h

Comment cette mobilisation inédite est née et comment peut-elle aujourd'hui se transformer et rallier de nouveaux publics ? Témoignages et débats à suivre dès 18h.

LE PROGRAMME
Mediapart jeu. 14 avr. 2016 14/4/2016 Dernière édition

«Nuit Debout», pour construire un nouveau récit commun

8 avril 2016 | Par christian salmon

Le mouvement contre la loi sur le travail se transforme en une défiance générale à l’égard des institutions politiques. Ne manquait plus que le scandale des Panama papers pour que la duplicité des élites provoque un véritable krach du discrédit : discrédit de la parole publique, de la démocratie.

L’histoire des peuples comme la vie amoureuse des individus connaît des hauts et des bas. Il y a des périodes de bas voltage où la vie semble s’assombrir. Et puis, il y a ces moments de haut voltage que les cyniques qualifient d’irrationnels, des moments qui n’apportent pas de solutions toutes faites mais qui libèrent des champs de possibles. Les révolutions sont des coups de foudre, qu’on peut toujours taxer après coup d’illusoires, mais qui transforment en profondeur nos perceptions, notre rapport au temps et à l’espace.

Soudain, revoilà le citoyen qui avait disparu des campagnes électorales soumises à la bêtise narrative, celle qui nous fait choisir un candidat comme une marque, dans un mouvement de sympathie dévoyée. La revoilà la politique, considérée non pas comme une série télévisée, mais comme un moment d'intense discussion : House of words plutôt que House of cards, « la Casa de la Palabra » ou l’arbre à palabres des conteurs créoles et des sociétés africaines. Car, on l'avait oublié, il n'y a pas d'autre forme à la démocratie que l'attroupement spontané d'une foule en colère. C'est elle qui inaugure la grande dispute citoyenne qui fonde la démocratie.

La vidéo de la Nuit Debout du 38 mars, c'est-à-dire du jeudi 7 avril. © TvDebout

  • La séparation de l’Ecclesia et de l’État

Rien n’est plus difficile à cerner ou à définir voire même à nommer qu’un rassemblement sans leader et sans programme, qui se nourrit de lui-même et crée sa propre rumeur à partir de ses rapprochements, de ses connexions, de ses rencontres, par l’effet combiné de la curiosité, de la séduction, et de la sympathie. « Nous n'avons que la sympathie pour lutter, et pour écrire, disait Deleuze. Mais la sympathie, ce n'est pas rien, c'est un corps à corps, haïr ce qui menace et infecte la vie, aimer là où elle prolifère. »

Difficile pour les médias d’appréhender ou de décrire ce qui se passe place de la République. Difficile même de nommer ce qui est qualifié au hasard de « mouvement » ou de « mobilisation », ou qu’on définit par analogie. On le compare au mouvement contre le CPE voire aux veilleurs de la Manif pour tous, risquant forcément de manquer ce qu’il y a d’inédit dans cet événement que personne n’avait vu venir. Mais cette difficulté n’est pas à inscrire à son débit. Bien au contraire.

Ce n’est encore qu’un agencement, l’ébauche d’un mouvement, utopique en diable comme la semaine des quatre jeudis, qu’il faut se garder de surinterpréter ou de charger de précédents historiques trop intimidants, que ce soit les révoltes arabes ou les mouvements d’occupation de Madrid et New York. Les unes avaient en face d’elles une dictature et l’ont renversée, les autres avaient le privilège de l’inédit et ont produit des effets politiques, du phénomène Podemos à la campagne de Bernie Sanders.

On ne peut charger ce mouvement de telles ambitions, ni même souhaiter qu’il vienne nourrir et renforcer les campagnes électorales de tel ou tel. Il se suffit à lui-même, dans ce qu’il annonce, dans ce qu’il prononce : une séparation – non pas celle de l’Église et de l’État, mais de l’Ecclesia et de l’État, l’Ecclesia au sens athénien d’assemblée des citoyens.

On le sent bien à la prudence de chat du gouvernement et des médias : à prendre parti trop tôt, le risque est grand de tomber du mauvais côté de l’histoire, d’être renvoyé à ses connivences, à son entre soi. Le risque est grand d’être ringardisé par ce mouvement, trop cool pour être honnête et qui ne cesse de s’étoffer dans la bonne humeur et la sérénité. Où sont les « Katangais » de la Sorbonne si utiles en Mai 68 pour décrédibiliser le mouvement ?

Soudain l’idée vient au pouvoir que la force tranquille a changé de camp. La maturité politique aussi. C’est la fin du cycle solférinien. Son dernier rejeton Manuel Valls n’en finit pas d’agiter les peurs, de cliver, de ségrégationner à tout-va, jusqu’à venir brandir au théâtre Dejazet l’épouvantail salafiste, non loin des « deboutistes ». Ce soir-là, leurs débats sont suivis en streaming sur l’application Periscope par une audience record qui atteindra le pic de 80 000 internautes, l’assemble générale enregistrant 380 000 passages individuels tout au long de la soirée. Des chiffres à faire pâlir d’envie les hémicycles désertés de nos assemblées parlementaires.

D’un côté donc, une classe politique à bout de souffle, absentéiste, dévitalisée, soucieuse uniquement de sa réélection, c’est-à-dire de sa survie ; de l’autre, des citoyens affamés de débat, de discussion, de démocratie. D’un côté, la politique institutionnelle avec ses assemblées et son exécutif, son agenda, et son système de reproduction des élites ; de l’autre, les électeurs qui s’en détournent en se réappropriant les termes, les lieux, les formes du débat public. C’est le paradoxe de nos démocraties occidentales, elles pourrissent comme le poisson par la tête et se régénèrent par les pieds. Démocratie Debout.