Mediapart
Jeu.06 novembre 201406/11/2014 Édition de la mi-journée

«A Sivens, un drame était inévitable»

|  Par Mathieu Magnaudeix

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Ce genre de mobilisation contre les retenues d'eau n'est pas nouveau dans le Sud-Ouest...

Non, j'ai d'ailleurs vécu la même chose, copie conforme, à la fin des années 1980. Je suis même entré en politique à cause de ça ! Il était alors question de construire un barrage beaucoup plus imposant chez moi, sur la rivière Gijou. À l'époque, il y avait déjà les mêmes acteurs qu'à Sivens : la Compagnie d'aménagement des coteaux de Gascogne (CACG, une société d'économie mixte chargée des études et de la construction du barrage de Sivens, lire ici), l'agence de l'eau Adour-Garonne décidant qu'il fallait tel débit à tel endroit, etc. On parlait alors de noyer 70 maisons, l'église, le cimetière, etc. Face à la mobilisation, ce projet a été abandonné. Mais depuis, on est resté dans les mêmes schémas. Par exemple, l'agence de l'eau Adour-Garonne estime qu'il manquera 100 millions de mètres cubes dans la vallée de la Garonne d'ici 2050. Selon moi, c'est un chiffre théorique, mal calculé : il part du principe qu'on ne fera pas d'économies et qu'on resterait d'ici là sur une agriculture productiviste. Pour combler ce besoin, la réponse est systématiquement la même : faisons des réserves, faisons des barrages. Ces dernières années, plusieurs très grands projets dans la région ont été balayés par la mobilisation des habitants. Du coup, les décideurs régionaux promeuvent des choses un peu plus modestes, des retenues du type de Sivens. Des Sivens, il y a en potentiellement une soixantaine dans la région !

Vous vous êtes rendu plusieurs fois sur la ZAD ces derniers mois. Aviez-vous senti un climat de tension ?

C'est toujours facile de dire après coup qu'on avait tout prévu, et je m'en garderai bien. Mais malheureusement, un drame était inévitable. Face aux militants anti-barrage, qui portent des convictions que l'on a méprisées, les forces de l'ordre n'avaient manifestement pas le souci de l'apaisement. La gauche est au gouvernement, comment ne pas être dans le dialogue et vouloir passer en force le plus vite possible ? Cela me semble invraisemblable. Nous, élus de gauche, ne pouvons pas être du côté des matraques.

La journée du 3 septembre a été particulièrement agitée…

Le 3 septembre, je me suis rendu sur le site. J'y suis allé en ma qualité de conseiller général, avec d'autres élus (des conseillers généraux et régionaux écologistes et du Front de gauche, alors que le chantier venait de démarrer - ndlr). Nous voulions voir ce qu'on faisait sur le chantier en notre nom, au nom de nos assemblées. Pour y entrer, j'ai dû faire preuve d'une détermination très forte. La gendarmerie bloquait et ne voulait pas me laisser entrer. J'ai été conduit comme certains élus régionaux et généraux présents à dire aux gendarmes : « Soit vous nous arrêtez, soit vous nous laissez passer ! » Nous voulions voir. Et ce que nous avons vu ne nous a pas plu. Nous nous sommes interposés à plusieurs reprises entre les gendarmes et les militants. Ce jour-là, il n'y avait que des militants pacifiques. Je ne dis pas qu'il n'y a pas eu des gens sur la ZAD qui voulaient en découdre avec les forces de l'ordre, et j'ai personnellement toujours condamné ce genre de violences. En tout cas, ce jour-là, ils n'étaient pas là. Et ce jour-là, la violence que j'ai vue, c'était celle des gendarmes. J'ai interpellé leur responsable, à plusieurs reprises. Je lui ai dit qu'ils cherchaient l'incident et que j'allais en témoigner.

L'incident du 3 septembre, brièvement rapporté par La Dépêche du midiL'incident du 3 septembre, brièvement rapporté par La Dépêche du midi

Vous-même avez eu affaire aux gendarmes…

À un moment, je me suis interposé entre une cinquantaine de manifestants, désarmés je le précise, et le convoi de la gendarmerie. Nous avons parlementé. Les gendarmes, habillés comme des Robocops avec leurs épaulières, ont fait semblant d'accepter de repartir par l'autre côté. Mais dès que nous avons tourné le dos pour en informer les manifestants, les gendarmes ont avancé sur nous. Ils tenaient à passer à un endroit où ce n'était pas raisonnable de le faire.

Comme j'étais en première ligne, j'ai été renversé par le car et me suis rattrapé au pare-buffle. Quatre malabars m'ont sorti du dessous du camion et m'ont jeté dans un talus, haut de quelques mètres (l'épisode a été brièvement rapporté, en passant, au bas d'un article de la Dépêche du Midi). Ce jour-là, j'étais avec des collègues élus, j'étais en costume, j'ai montré à plusieurs reprises ma carte d'élu. J'ai dit aux gendarmes : « Vous savez ce que vous êtes en train de faire ? » Ils m'ont répondu « oui, oui ». Les gendarmes auraient dû chercher l'apaisement plutôt que la confrontation. Encore une fois, je condamne les violences, d'où qu'elles viennent. Mais la violence d'État n'est pas plus acceptable que celle de groupuscules qui cherchent l'affrontement avec les forces de l'ordre. J'espère qu'on remontera la chaîne des responsabilités, que l'on nous dira qui a donné aux gendarmes des ordres d'une telle fermeté. Notre démocratie ne peut pas s'accommoder de ce genre de choses.

Avez-vous parlé de cet épisode avec le président du conseil général, Thierry Carcenac ?

Peu après, j'ai eu en ligne le président du conseil général. Je lui ai expliqué ce qui m'était arrivé, lui ai dit : ce qui se passe n'est pas normal. Je lui ai envoyé un courrier électronique après cette conversation téléphonique puis un second message électronique avec des témoignages du terrain. Je le lui ai dit clairement : toutes les conditions sont réunies pour un drame. Il n'a pas répondu. Je tiens évidemment ce message à disposition de la justice.

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