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Dim.09 novembre 201409/11/2014 Dernière édition

Mort de Rémi Fraisse: la chronologie du mensonge, jour après jour

|  Par Michel Deléan et Michaël Hajdenberg et Jade Lindgaard

Alors que l’État sait dès la nuit du samedi au dimanche 26 octobre que Rémi Fraisse a été tué par une grenade lancée par les gendarmes, les pouvoirs publics ont fait comme s'ils l’ignoraient pendant 48 heures.

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Pourquoi le gouvernement a-t-il choisi d'ignorer les circonstances de la mort de Rémi Fraisse, ce jeune homme de 21 ans qui a perdu la vie sur le site du projet de barrage de Sivens dans la nuit du 25 au 26 octobre ? Alors que l’État sait immédiatement que Rémi Fraisse a été tué par une grenade lancée par les gendarmes, les pouvoirs publics ont fait comme s'ils l’ignoraient pendant 48 heures. Nous avons reconstitué la chronologie des déclarations officielles et les avons mis en rapport avec ce que l'enquête sur place commençait à révéler.

  • DIMANCHE 26 OCTOBRE

Ce jour-là, après une nuit d’affrontements entre gendarmes et manifestants sur la zone humide du Testet à la suite d’une journée de manifestation contre le projet de barrage de Sivens (Tarn), une dépêche AFP tombe à 9 h 55 : « Le corps d'un homme a été découvert dans la nuit de samedi à dimanche sur le site du barrage contesté de Sivens (Tarn), où des échauffourées avaient eu lieu en marge d'une mobilisation d'opposants, a annoncé dimanche la préfecture du Tarn à Albi. »

Rémi Fraisse (DR)Rémi Fraisse (DR)

C’est la dépouille de Rémi Fraisse, jeune homme de 21 ans, dont le pays n’a pas encore découvert la fin tragique. S’appuyant sur un communiqué de la préfecture du Tarn, la dépêche précise que le corps a été « découvert » par les gendarmes « vers 2 heures du matin ». Comme s’ils étaient tombés sur la dépouille par hasard. « Une enquête a été ouverte sous l'autorité du procureur d'Albi afin de déterminer les causes du décès et l'identité de la victime », est-il précisé. Les journalistes de l’AFP ont joint le lieutenant-colonel Sylvain Renier, commandant du groupement de gendarmerie du Tarn : il « dit ne pas être au courant d'un décès ».

Une demi-heure plus tard, l’agence de presse publie une version actualisée de cette première dépêche. Ben Lefetey, porte-parole du collectif pour la sauvegarde de la zone humide du Testet, explique que la mort du jeune homme a « eu lieu dans le contexte d'affrontements avec les gendarmes », sans affirmer pour autant que « les forces de l'ordre ont tué un opposant ». Mais dans cette nouvelle dépêche, le lieutenant-colonel Sylvain Renier refuse désormais de réagir : « Interrogé par l'AFP, le lieutenant-colonel, commandant du groupement de gendarmerie du Tarn, n'a pas voulu faire de commentaire. » La préfecture ne veut pas non plus commenter. Le procureur de la République à Albi, lui, « était injoignable ».

Pourtant, selon des sources proches du dossier, les gendarmes mobiles constatent le décès de Rémi Fraisse dès 2 heures du matin dans la nuit de samedi à dimanche, quand ils récupèrent son corps. Plusieurs gendarmes mobiles, certains équipés de jumelles à vision nocturne, ont vu le jeune s'écrouler après l'explosion de la grenade offensive lancée par un de leurs gradés.

L'infirmier de l'escadron de gendarmes mobiles sur place tente alors les gestes de premiers secours, mais il ne peut que constater le décès du manifestant, qui a une énorme blessure dans le haut du dos. Les pompiers de Gaillac arrivent vers 2 h 30 et constatent, eux aussi, le décès. Le corps est descendu dans une housse mortuaire jusqu'à la morgue de Rabastens (et non pas Albi comme indiqué par erreur dans notre article de jeudi). Après une heure d'examens – il est alors 5 heures du matin dimanche –, le légiste constate un décès immédiat provoqué par une « explosion localisée », et fait prendre des photos des très graves blessures dans le haut du dos de Rémi Fraisse.

Dès 2 h 05 du matin, le groupement de gendarmerie du Tarn est donc avisé du décès, puis la section des recherches de Toulouse vers 2 h 20. Le parquet d'Albi est à son tour informé du décès d'un manifestant à 2 h 10 par les gendarmes, selon nos informations. L'identification de Rémi prendra quelques heures, il n'a qu'un téléphone portable et pas de papiers sur lui.

Cette chronologie est aujourd'hui confirmée par Denis Favier, directeur général de la gendarmerie nationale, dans Le Parisien samedi 8 novembre : « Les faits se passent à 1 h 40, le parquet est avisé à 2 heures et notre autorité de police judiciaire locale à peine une demi-heure plus tard. »

 
L'enquête de flagrance et les interrogatoires démarrent dès dimanche 26 à partir de 4 h 30 du matin, selon des sources proches du dossier. Les témoignages des gendarmes mobiles laissent peu de place au doute sur les causes du décès de Rémi Fraisse. Le gradé qui a lancé la grenade ayant tué le jeune homme, le chef J., tente d’expliquer son geste, un choix personnel selon lui, par l’intensité des incidents de cette nuit-là. Son supérieur au sein de l’escadron de gendarmes mobiles (EGM) 28/2 (venu de la Gironde) donne une version légèrement différente, en assumant avoir donné cet ordre lui-même. Les gendarmes mobiles assurent que la grenade offensive a été tirée après sommations, et non pas sur le petit groupe, mais à côté, ce pour faire fuir des assaillants. Mais aucune de ces informations n’est communiquée au public. Pire, les pouvoirs publics réagissent comme si elles n’existaient tout simplement pas.

Vers 17 heures, ce dimanche, le procureur d'Albi affirmera ainsi : « Il est aujourd'hui impossible de vous répondre sur les causes de la mort de Rémi Fraisse ».

Sur le lieu du drame, où les incidents violents se sont poursuivis jusqu'à 3 heures du matin, aucune précaution n’avait par ailleurs été prise pour protéger la scène de la mort de Rémi Fraisse. Jusqu’au milieu de l’après-midi, n’importe qui peut se rendre sur place, marcher là où le jeune homme est mort, endommager d’éventuels indices. Une journaliste du site Reporterre prend en photo la flaque de sang laissée par sa dépouille. « Toute la journée de dimanche, le site a été ouvert au public, affirme Pascal Barbier, un ami de Jean-Pierre Fraisse, père de la victime. Vers 16 heures, ce sont les opposants qui ont mis une barrière de sécurité autour du lieu de la mort de Rémi. À côté de la tache de sang, on a retrouvé son sac à dos avec ses papiers d’identité. »

Le dimanche, à 20 h 18, alors que les gendarmes ont reconnu sur procès-verbal que Rémi Fraisse était certainement mort du tir d’une grenade venue de leur camp, Bernard Cazeneuve, le ministre de l’intérieur, condamne « avec la plus grande fermeté les incidents qui se sont déroulés dans la soirée à Gaillac (la ville toute proche du lieu des heurts - ndlr) » le dimanche soir, lendemain de la mort du manifestant. « Plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées, parmi lesquelles des individus très violents, certains cagoulés, qui ont commis des dégradations dans la ville, porté atteinte au Monument aux morts et brûlé des drapeaux tricolores », dénonce le ministre de l’intérieur. Pas un mot sur la mort de Rémi Fraisse, rien sur les conditions de sa mort : comme si rien ne s’était passé.

Dans son communiqué, Bernard Cazeneuve revient sur les affrontements du samedi 25 octobre, mais c’est pour dire qu’« en marge du rassemblement pacifique d'opposants au projet de barrage de Sivens (...), quelques centaines d'individus ont choisi une forme d'action particulièrement violente en affrontant délibérément les forces de l'ordre par des jets de projectiles, d'engins incendiaires et de produits corrosifs ». Le ministre de l’intérieur, qui exerce la tutelle politique sur les gendarmes, ajoute : « Aucune cause, dans un État de droit, ne peut justifier ce déchaînement de violences répétées. »

Lieu de la mort de Rémi Fraisse, sur la zone humide du Testet (JL).Lieu de la mort de Rémi Fraisse, sur la zone humide du Testet (JL).
  • LUNDI 27 OCTOBRE

Lundi matin, plus de 24 heures après la mort de Rémi Fraisse, et les déclarations des gendarmes sur PV, la famille du jeune homme n’a toujours pas été informée des causes de sa mort : interrogé sur I-Télé, son père, Jean-Pierre Fraisse, s’interroge à haute voix : « S’il a pris un flashball dans la tête à bout portant ou presque, j’en sais rien, je vous dis n’importe quoi puisqu’il n’y a pas eu d’autopsie de faite. » L’autopsie de la dépouille n’a en effet pas encore été conduite. Mais le premier examen médico-légal a, lui, eu lieu dès la nuit du samedi. À l’évidence, aucun compte-rendu n’en a été fait à la famille, qui n’a pas pu voir le corps.

À la mi-journée, quatre gendarmes de la section de recherches de Midi-Pyrénées ont entamé leurs premières constatations techniques à l'endroit, marqué par une tache de sang, où le corps du manifestant avait été récupéré, rapporte l’AFP. Ce même jour, l’autopsie du corps de Rémi Fraisse est pratiquée à Toulouse par le professeur Telmon et le docteur Savall, du CHU de Toulouse. Ils détaillent les blessures fatales provoquées par l’explosion d’une grenade offensive tirée par les gendarmes mobiles au cours des incidents. Comme Mediapart l’a écrit jeudi 6 novembre, leur rapport explique que « le décès de Monsieur Fraisse Rémi est compatible avec une lésion par blast secondaire (consécutif - ndlr) à une explosion en regard de la région thoracique postérieure haute ».

Vers 16 h 30, le procureur d’Albi, Claude Dérens, reçoit les journalistes dans son bureau. « La plaie importante située en haut du dos de Rémi Fraisse a été causée, selon toute vraisemblance, par une explosion », explique-t-il.  Des analyses restent à établir pour savoir si « une grenade, lancée depuis la zone où les gendarmes étaient retranchés », a pu être « à l'origine » de cette explosion, ajoute le magistrat. « L’objet à l’origine de l’explosion n’a pas entraîné de flamme » et « aucune trace de particule métallique ou plastique n’a été retrouvée dans la plaie ». Il précise aussi que « la déflagration a été forte puisque le jeune homme a été projeté au sol de façon violente » et que « la mort a été instantanée ».

Dans un communiqué, Denis Favier, le directeur général de la gendarmerie nationale, réagit : « Les militaires de la gendarmerie ne sauraient être mis en cause sur la seule base de témoignages, parfois anonymes, présentés par certains médias. » Selon la version des gendarmes relayée dans Le Monde, « à l’heure du décès de Rémi Fraisse, une seule grenade offensive aurait été lancée par les militaires » et les gendarmes s’interrogeraient « sur le contenu du sac à dos du défunt ». Selon nos informations, 40 grenades offensives ont pourtant été lancées la nuit du drame.

En fin d’après-midi, Thierry Carcenac, président du conseil général du Tarn, explique à La Dépêche du Midi que « mourir pour des idées, c'est une chose, mais c'est quand même relativement stupide et bête ».

Le soir à 23 h 40, près de 48 heures après le drame, Bernard Cazeneuve réagit enfin à la mort de Rémi Fraisse : « Je pense à la famille et aux proches de Rémi Fraisse, touchés par ce drame, et à leur peine. Ce gouvernement est attaché à ce que toute la lumière soit faite sur les circonstances de cette disparition. » Mais il ne dit rien de la responsabilité des forces de l’ordre dans son décès. Au contraire, il critique une nouvelle fois la violence des opposants au barrage de Sivens : « Depuis le début du mois de septembre, en marge des mobilisations pacifiques dans le Tarn, des violences inacceptables sont commises. Ces violences n’ont pas leur place dans un État de droit et doivent être condamnées ».  

Autel en hommage à Rémi Fraisse, sur la Zad (JL).Autel en hommage à Rémi Fraisse, sur la Zad (JL).
  • MARDI 28 OCTOBRE

Dans la matinée, première déclaration de François Hollande sur la mort de Rémi Fraisse : « Un jeune de 21 ans est mort, quelles que soient les circonstances, quand un jeune disparaît, meurt, la première des attitudes, la première des réactions, c'est celle de la compassion », a lancé le chef de l'État, qui dit avoir « appelé son père ce matin ».

L’après-midi, Bernard Cazeneuve continue de dénoncer l’instrumentalisation politique « sans vergogne » de la mort du jeune. À l’Assemblée nationale, Manuel Valls déclare : « Je n'accepte pas et je n'accepterai pas les mises en cause, les accusations qui ont été portées en dehors de l'hémicycle à l'encontre du ministre de l'intérieur. » Et aussi : « Avant même qu’une enquête ait été conclue, je n’accepterai pas une mise en cause de l’action des policiers et des gendarmes qui ont compté de nombreux blessés dans leurs rangs (…) Et je n’accepterai pas ces violences. Il n’y a pas de place dans notre République, en démocratie pour les casseurs. »

Ce même après-midi, le parquet d’Albi révèle que des traces de TNT, un explosif utilisé dans les grenades utilisées par les gendarmes, ont été retrouvées sur les vêtements de Rémi Fraisse. « Ces résultats, même partiels, orientent l’enquête de façon significative puisque la mise en œuvre d’un explosif militaire de type grenade offensive semble acquise », a précisé le procureur d’Albi Claude Dérens.

Le procureur d’Albi se dessaisit alors du dossier au profit du parquet de Toulouse. Les faits commis par des militaires dans le Tarn relèvent en effet du pôle criminel du tribunal de Toulouse. La famille de Rémi Fraisse dépose plainte mardi matin avec constitution de partie civile pour « homicide volontaire » et pour « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner » auprès de l’instruction criminelle à Toulouse. Le parquet de Toulouse ouvre une information judiciaire mercredi 29 et confie le dossier à deux juges d'instruction.

Dans une interview au Monde, le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve explique vendredi 7 novembre : « Si je m’étais exprimé peu après les faits [le dimanche 26 octobre] avant le procureur de la République [d’Albi] alors que des gendarmes étaient en cause, les mêmes qui m’accusent aujourd’hui de m’être tu me reprocheraient d’avoir tenté de faire pression sur la justice. » Pourtant, il s’est bien exprimé dès le dimanche soir, avant le résultat officiel de l’autopsie.

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