Mediapart
Sam.27 juin 201527/06/2015 Dernière édition

Ecoutes : depuis Snowden, les silences gênés du pouvoir français

|  Par Lénaïg Bredoux et Mathieu Magnaudeix

La France est espionnée par la NSA. Elle le sait, mais s’en est rarement émue. Normal : elle est insérée dans un vaste réseau d’échange d’informations entre services de renseignement. Et surveille volontiers ses « amis ».

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Trois chefs d’État français, dont l’actuel président de la République, ont été écoutés par l’agence du renseignement américaine, la NSA. Un au moins, Nicolas Sarkozy, l’a été sur son téléphone portable. Les révélations de Mediapart et Libération, en collaboration avec WikiLeaks, vont déclencher une avalanche de réactions indignées. Pourtant, face à ces informations, les officiels français risquent de se montrer très mesurés, à la veille du vote solennel de la loi renseignement le 24 juin. La France sait pertinemment que ses plus haut représentants, politiques et hauts fonctionnaires, sont écoutés par l’agence américaine. Mais elle n’a jamais vraiment protesté, pour la simple raison qu’elle collabore avec le renseignement américain et espionne elle aussi tous azimuts, y compris les puissances « amies ».

Mardi 23 juin, l’Élysée n’a pas, à ce stade, souhaité réagir. L'entourage du président de la République affirme qu'en amont de la rencontre entre François Hollande et Barack Obama, le 11 février 2014 à Washington, et lors de cette entrevue, « l’engagement a été pris de ne plus pratiquer d’écoutes indifférenciées des services de l’État d’un pays allié »

À l'époque, les présidents français et américain font tout pour éteindre la polémique suscitée par la révélation de documents fournis par l’ex-agent américain Edward Snowden, à l'été 2013. Ceux-ci viennent de démontrer l’espionnage massif par la NSA du trafic internet mondial, mais aussi des institutions européennes et des dirigeants de nombreux pays. L’émoi est mondial. L’espionnage du téléphone portable de la chancelière Angela Merkel, confirmé par l’intéressée, ou de la présidente brésilienne Dilma Roussef, reçoivent un écho considérable.

En octobre 2013, le premier ministre Jean-Marc Ayrault se dit « profondément choqué ». Valls, alors ministre de l’intérieur, dénonce des faits « choquants, qui vont appeler des explications ». Laurent Fabius convoque l’ambassadeur américain à Paris. En fait, les fameuses « explications » n’ont jamais été apportées, et la France ne s’en est jamais émue.

« À la suite des révélations (…) de Snowden, nous avons établi une clarification entre le président Obama et moi-même sur le passé. Ensuite, nous avons travaillé à une coopération, qui puisse permettre de lutter contre le terrorisme et, en même temps, de respecter des principes. Et nous avançons dans la voie de cette coopération. Il y a une confiance mutuelle qui a été restaurée », affirme François Hollande lors d'une conférence de presse conjointe avec Barack Obama le 11 février 2014.

« Nous nous engageons à faire en sorte de protéger le respect de la vie privée, des citoyens américains, mais aussi des citoyens du monde, et c’est un engagement tout à fait inédit. (...) Nous demeurons préoccupés par rapport à des réseaux terroristes spécifiques qui pourraient les attaquer, nous allons maintenir cette traque robuste et vigoureuse, mais il va falloir le faire de façon compatible avec la vie privée, c’est ce qu’attendent les Français et les Américains », précise le président américain.

Dès l'été 2013, la surveillance des autorités françaises est établie. Le Spiegel révèle que la France fait partie, avec la Chine, la Russie et l’Iran mais aussi l’Allemagne, le Japon, l’Italie et l’Espagne d’une liste secrète des « cibles prioritaires » de la NSA – ces affirmations sont confirmées quelques mois plus tard par le New York Times. L'hebdomadaire allemand assure aussi que la NSA a accédé au réseau informatique sécurisé du Quai d’Orsay, et espionné les représentations diplomatiques françaises à Washington et aux États-Unis.

Le Monde affirme même que la France « dispose de preuves tangibles que ses intérêts sont quotidiennement visés » : sur trente jours, du 10 décembre 2012 au 8 janvier 2013, la NSA a effectué 70,3 millions d'enregistrements de données téléphoniques (données de connexion, SMS, enregistrement de conversations). Le quotidien rapporte également que la France a demandé des comptes à la NSA, soupçonnée d’avoir mené en mai 2012, entre les deux tours de la présidentielle, une opération de cyberespionnage contre la présidence de la République.

Depuis l’Allemagne, de nouvelles informations ont confirmé, il y a quelques semaines à peine, la surveillance des dirigeants français. Outre-Rhin, une commission d’enquête parlementaire sur les agissements de la NSA, créée à la suite de l’affaire Snowden, a démontré la totale collusion du contre-espionnage allemand, le BND, avec la NSA. Mais ses travaux ont aussi permis de démontrer que cette surveillance, effectuée depuis une station d’écoute située en Bavière, sur une base américaine, a concerné des dirigeants européens. Parmi lesquels le Quai d’Orsay, l’Élysée et des « politiques français ».

Face à cette succession de révélations, le gouvernement français s’est toujours montré très prudent.

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