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"A peine sommes-nous sortis de cette terrible nuit du 14 novembre 2015 que la parole des principaux responsables politiques se délient et que le gouvernement s'engage, avec l'appui implicite ou explicite de la plupart des formations politiques, sur la voix dangereuse de la guerre totale contre le terrorisme (sur le même registre que les « néocons » d'hier).

Comme si notre hébétude silencieuse des deux premiers jours était devenue insupportable et qu'il nous fallait collectivement agir et mettre des mots sur l'impensable. Mettre des mots et simplifier. Plaquer sur l'impensable et l'irruption de l'évènement catastrophique, des grilles d'analyse binaires ou des explications monocausales : la civilisation contre la barbarie, l'humanité contre l'inhumanité, l'Islam radical contre la pax capitalista, l'axe du mal contre l'axe du bien, voire sur un autre versant le capitalisme mortifère comme racine de la violence ou le cynisme des occidentaux...Or cette précipitation interprétative barre la possibilité de laisser à l'événement traumatique (la série d'attentats) toute sa charge initiale de non sens, susceptible de nous ouvrir un nouvel espace de pensée.

Ce qui nous effraie et fait trauma dans le corps collectif de nos sociétés est la part de déliaison ou de hors sens que contient en lui même un événement de cette nature. Comme d'une béance que l'on voudrait aussitôt refermer.

Si les rassemblements actuels et l'empathie qu'ils manifestent, sont nécessaires à l'expression d'une humanité partageant le même désarroi face à l'évènement catastrophique ayant eu lieu, ils ne sauraient se confondre avec cette logorrhée guerrière des plus hauts responsables politiques (« la guerre est déclarée », « Paris c'est Beyrouth », « La France ne cédera pas à la violence et à la sauvagerie terroriste. Elle demeure soudée et résolue », « Face à ces assassins, la France est debout, forte, déterminée ») ou la course, non moins obscène, de nos médias passant en boucle les mêmes images ou les mêmes interprétations éculées d'experts patentés. Jusqu'à anesthésier les capacités critiques de tout un chacun pris dans les mailles d'une société du spectacle comblant ou travestissant l'innommable de sa jactance ininterrompue. Après que nous ayons toutes et tous étaient « Charlie », nous voici toutes et tous devenus « Je suis Paris ».

Mais s'il y a de l'insaisissable, du désarroi ou de l'impuissance dans l'air, le risque est grand aujourd'hui face à cette menace diffuse, invisible, ubiquitaire, que nous nous laissions emporter par une surenchère imbécile et des grilles de lecture bricolées par des artificiers en mal d'héroïsme républicain : révision de la constitution, prolongation de l'état d'urgence, bracelets électroniques pour toute personne jugée potentiellement dangereuse, camps d'internement, déchéance de la nationalité...etc...Toute une panoplie de mesures précipitées et inquiétantes censées répondre à l'attente et à la peur supposées de nos concitoyens ?

Doit-on pour autant s'en étonner quand nos sociétés dérivent depuis belle lurette vers un état de surveillance généralisée assorti d'un mode de gouvernement ayant la catastrophe pour épicentre et conduisant, palier par palier, à banaliser l'état d'exception ?

« C'est sur ce fond, nous avertit Frédéric Neyrat, que s'élèvent les tentatives contemporaines consistant à réinstaurer et raffermir la figure (…) de l'Etat-sécuritaire, ou de la République Une-et-Indivisible ». Car c'est bien la recherche fantasmée d'un corps politique plein – totalité refermée sur elle-même et rejetant toute forme d'altération au nom de ses valeurs universelles (?) - qui s'exprime avec force mise en scène dans les paroles actuelles de nos dirigeants (droite et gauche confondues), dans l'état d'exception (Hollande mettant ses pas dans ceux de Carl Schmitt – le souverain est celui qui décide de l'état d'exception) ou dans « ce sang impur » abreuvant nos sillons et ânonné un peu partout ces derniers jours.

Nous avions cru un instant à la fin de l'histoire. Nous nous pensions immunisés contre toute forme d'altérité ou d'effraction venant d'ailleurs. Nous pensions pouvoir contenir la violence hors de nos murs et continuer nos petites affaires : vendre nos Rafales et nos parfums, nos nouveaux philosophes et notre sens de l'universel.

Nous avions les traités, les technologies pour nous protéger contre la barbarie, la France éternelle, un certain savoir-vivre, et pourtant que ne nourrissions-nous dans nos murs ?

Les mots nous manquent pour expliquer cela et c'est ce silence que nous devons protéger."

Alain COULOMBEL, Economiste et Conseiller Régional Haut Savoyard

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