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Médiapart, 17 novembre 2011 | nouvelles du front
Par Stéphane Alliès

Après « l'accord qui acte les désaccords », socialistes et écologistes inventent « l'accord qui acte que l'accord passé est bien celui-là ».

Au terme de 24 heures surréalistes et franchement inquiétantes pour l'avenir de la définition d'une union de la gauche, c'est un communiqué commun signé par Michel Sapin, négociateur socialiste proche de François Hollande, et Jean-Vincent Placé, négociateur écologiste proche de Cécile Duflot, qui est venu siffler à 15 heures ce jeudi la fin de la récréation.

Le paragraphe retiré mardi par les socialistes dans le secret du bureau national socialiste, et sur intervention de François Hollande suite à l'insistance du lobby nucléaire, a finalement été réintégré. Mais, pour que les susceptibilités de chaque camp soient préservées, il s'est accompagné d'une explication de texte :
« Des interprétations divergentes ont été données sur l'avenir des filières de retraitement des déchets nucléaires et de fabrication des combustibles nucléaires dont le MOX, au cours des cinq prochaines années. Il nous paraît donc nécessaire d'en rappeler le sens. Il est prévu dans l'accord que la part du nucléaire dans la production d'électricité en France passera à l'horizon 2025 de 75 à 50%.

En conséquence et concomitamment avec cette diminution, la quantité de combustible nécessaire à l'approvisionnement des centrales en activité sur notre territoire, ainsi que les besoins de retraitement de ces combustibles, se poursuivront mais diminueront. C'est pourquoi il est prévu d'accompagner cette évolution progressive d'un plan de reconversion permettant de maintenir le nombre d'emplois, par la mise en œuvre de centres d'excellence du traitement des déchets et du démantèlement. »

Afin d'éviter de nouveaux retournements de situation, une dernière phrase ponctue l'exégèse : « Au cours de la prochaine législature, les activités dans les filières concernées de retraitement et de production de combustible, avec les emplois afférents seront maintenus dans les deux sites de production, La Hague et Marcoule. » Ce qui laisse en gros la possibilité aux pro-nucléaire de l'entourage de Hollande de pouvoir affirmer que rien ne pourrait se passer durant les cinq ans à venir, et aux écologistes d'expliquer le contraire.

Interrogé par Mediapart, Michel Sapin explique : « Le MOX est maintenu mais diminué. Il y avait deux interprétations : soit la reconversion au fur et à mesure de la filière du MOX, soit sa disparition. Le maintien de l'activité ne veut pas forcément dire que nous serons au même niveau au début et à la fin de la mandature. Une transition énergétique, ce n'est pas une brutalité. »

De son côté, l'un des négociateurs écolos, Denis Baupin, se félicite que « le texte reste le bon. Qu'il soit accompagné d'explications, ça nous va. Nous aurions d'ailleurs accepté de les mettre dans le texte ».++

Et il explique : « L'essentiel pour nous était d'engranger sur des principes. Ensuite, les contrats entre EDF et Areva s'arrêtent fin 2012. On a le temps de convaincre définitivement et l'opinion et ceux qui sont sous influence des lobbies du nucléaire. »

L'épisode devrait tout de même laisser des traces, et dans chaque camp.

Côté socialiste, l'image donnée d'un candidat sensible à la pression des lobbies du nucléaire n'enchante guère. Ainsi, Michel Sapin y va carrément : « Il y a eu une communication particulièrement maladroite et malvenue d'Areva. Je l'ai d'ailleurs dit à qui de droit… Moi, les lobbies j'ai l'habitude de les combattre, souvenez-vous de la loi Sapin sur le financement politique. Je ne me suis jamais soumis à une pression, et celui qui veut me soumettre, il en prend une ! » Sans vouloir préciser de qui il parle. Mais il réfute après coup toute intervention : « Il n'est pas illégitime qu'Areva, comme des syndicats, entrent en contact avec des parlementaires de leur coin (en l'occurrence le député de Cherbourg Bernard Cazeneuve, tout frais et inattendu porte-parole de François Hollande - ndlr). Mais s'ils avaient fait pression sur le PS, sur le candidat ou sur les négociateurs, ce serait scandaleux ! »

Cela étant dit sans être en mesure d'expliquer alors le retrait du texte

Autre négociatrice socialiste, la secrétaire nationale à l'environnement, Laurence Rossignol, avoue s'être « bouffée les ongles depuis des jours ». Et de se dire également « scandalisée par l'attitude d'Areva : qu'ils interviennent, c'est leur jeu. Qu'ils s'en vantent, c'est de l'inélégance et de l'arrogance ! ». Selon elle, « l'intérêt d'Areva, plus encore que le MOX, c'était surtout de faire capoter l'accord. C'est méconnaître que la baisse de la part de nucléaire, ce n'est pas l'accord avec les écolos, mais l'identité de François Hollande, qui s'est engagé dessus pendant la primaire ! ».

Même si l'histoire se termine bien, les responsables d'EELV sont échaudés. Un proche de Cécile Duflot explique qu'il était « hors de question de modifier le paragraphe, par exemple pour ajouter “progressive” à reconversion. D'abord parce qu'un accord est un accord, et qu'il n'y avait pas moyen de le modifier après l'avoir “topé”. Ensuite, parce qu'on a bien compris que “progressif” pour eux, ça aurait pu vouloir dire 2025… ».

Un autre décrypte en usant de la métaphore footballistique : « Ils ont voulu nous faire le coup de Materazzi avec Zidane. Tout faire pour qu'on pète les plombs ! Mais on a été plus malin que Zidane… » L'un des rares hollandais en faveur de l'accord l'admet : « Tout aurait été plus rapide s'il n'y avait pas eu des irresponsables.»

Un écolo décrypte : « Il a fallu composer avec ceux qui ne voulaient pas d'accord par calcul politique, et récupérer les circonscriptions, comme Bruno Le Roux ou Stéphane Le Foll, et ceux qui ne le voulaient pas par pure idéologie, comme Manuel Valls ou Bernard Cazeneuve…»

Philosophe, le porte-parole d'EELV, Pascal Durand, se contente de la séquence : « De toute façon, on entre dans une période où la social-démocratie va devoir s'habituer aux coups de boutoir. Soit au moment de passer des accords, soit à force de progression électorale de ses concurrents… Mais pour le moment, on est obligé de trouver un juste milieu : il faut faire bouger les choses tout de suite, pour ne pas laisser Sarkozy et sa dérive ultra-droitière continuer au pouvoir. » Quant aux zones d'ombre de cet accord, que ce soit l'EPR de Flamanville ou le MOX, il espère désormais que « ça se jouera au rapport de force ».

Pour cela, ils comptent sur une Eva Joly un brin désorientée par la tournure des événements.

La candidate d'EELV a souhaité prendre un peu de recul face aux tergiversations d'appareils, alors même qu'elle a tenu un discours assez dur selon lequel il ne pourrait y avoir d'accord sans sortie du nucléaire. Et a décidé d'annuler ce jeudi matin sa participation à une émission de télé pour le soir face à Jean-François Copé.

« Le principe de départ était un débat sur l'éthique et les conflits d'intérêts, explique l'un de ses porte-parole, Yannick Jadot. Mais si elle y va pour n'avoir que des questions sur Bertrand Delanoë et Cécile Duflot ou sur le bureau national du PS, ça ne l'intéresse pas.

Ce n'est pas à elle de faire l'après-vente d'un accord avec les socialistes, elle est en campagne présidentielle. »
Son principal conseiller de campagne, Sergio Coronado, appuie : « Certains diront que c'est une faiblesse, mais je pense que c'est une force de se tenir loin des arrangements. » Il avoue une certaine lassitude :

« Eva est très loin de la culture d'appareil". Et elle est aussi un peu étonnée des revirements auxquels on a assisté cette semaine. Elle, elle est là pour ne rien lâcher, et c'est aussi pour ça que les militants l'ont choisie.

Donc elle fait bien de prendre ses distances avec la direction des Verts, qui est par ailleurs tout à fait dans son rôle au moment de négocier avec le PS. »

Selon lui, l'ancienne magistrate est « profondément choquée par le fait qu'une entreprise comme Areva puisse influencer à ce point le premier parti d'opposition ».
Si elle« veut prendre un peu de hauteur »,assure Coronado, « sa détermination n'est pas atteinte »

Joly séchera également le conseil fédéral d'EELV, le parlement du parti composé de représentants régionaux, qui doit débattre ce week-end de l'accord. Dans la douleur, craint la direction du mouvement écolo.

« Ça va être chaud, car pas mal de chez nous hallucinent par rapport à l'attitude du PS, dit Denis Baupin.

Mais si on rejette l'accord, c'est Areva qui se frottera les mains ! » Pascal Durand voit un point positif, qui pourrait être décisif pour convaincre les cadres intermédiaires écolos :

« Cette semaine a vachement ressoudé les figures du mouvement. Dany (Cohn-Bendit) est désormais définitivement convaincu de l'utilité d'une candidature écolo à la présidentielle… Désormais, on peut sortir le sabre et entrer dans la bataille ! »

retransmis par:

Renée Alice